Les Rita Mitsouko

Posted on 06/08/2011

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Les deux artistes, nés tous deux de parents anticonformistes et communistes dans la banlieue parisienne, se rencontrent en 1979 sur une comédie musicale politico-rock de Marc’O, Flashes rouges. Le coup de foudre est autant amoureux que musical. Ils unissent très vite leurs talents puisque dès novembre 1980, ils se produisent au Gibus, club parisien qui accueillait les groupes rock les moins académiques. Un symbole et une opportunité pour les Rita. En 1982, sort leur premier disque, un maxi 45 tours. Ce vinyle réalisé dans leur cuisine n’est pas parfait : arrangements simples, son très vite daté, une voix qui a du mal à se poser. Pourtant, il plante le décor de l’univers du duo. Entre la gouaille de titis parisiens et l’atmosphère farfelue d’une Amérique débridée. Exactement à l’image de leur nom : Rita pour Rita Hayworth, sublime héroïne de Gilda et Mitsouko pour une célèbre fragrance du parfumeur Guerlain. L’accueil de ce rock bricolé est plutôt bon.

Un OVNI musical et scénique débarque donc. Il faut dire que déjà les Rita jouent la carte de l’image, pop et rococo, drôle et fraîche. Sur scène, c’est la même rengaine : l’image doit être aussi forte que le son. Si Fred mise sur sa moustache désuète et ses tenues étranges (pyjamas, tenues 100% fripes, costumes faits de sacs des supermarchés Félix Potin…), Catherine va plus loin : elle chante, danse, mime, grimace, provoque, épate. Un soir de concert au Gibus, elle va jusqu’à montrer son tampon périodique à un public circonspect. Ça, c’est les Rita ! Ce jeu sur l’image prend pied dans une décennie qui voit exploser la représentation des icônes musicales. La liste de leurs collaborations est d’ailleurs impressionnante : les réalisateurs Jean-Baptiste Mondino et Philippe Gautier, les peintres Combas, Di Rosa et Mosner, Jean-Luc Godard qui les a filmés pendant l’enregistrement de leur deuxième album, les couturiers Mugler et Jean-Paul Gaultier, les photographes Robert Doisneau et Louis Jammes, le documentariste Raymond Depardon… C’est aussi l’époque où les clips explosent. Ils en tirent profit avec des œuvres qui offrent une visibilité exceptionnelle à leurs chansons. En cela, ceux de « Marcia baïla » par Philippe Gautier et de « C’est comme ça » par Mondino sont représentatifs de leur monde décalé, avant-gardiste et coloré. Des bijoux, encore modèles du genre.

Préparé à domicile, avec la participation de leur ami Jean Néplin, le premier album Rita Mitsouko sort en avril 1984. Il est produit en Allemagne par Conny Plank, producteur d’Eurythmics. Déjà, le potentiel de « Marcia baïla » se fait sentir. Les radios et les DJ s’en emparent, alors que le titre n’est encore qu’une des chansons de l’album. Virgin, frileux au départ, finit par sortir ce tube en puissance en simple, en janvier 1985. Le carton est immédiat : un million de disques vendus. Pourtant, la chanson est difficile. Sur un rythme latino-disco-funk, Catherine Ringer évoque son professeur de danse, l’Argentine Marcia Moretto, foudroyée par un cancer. Le texte n’y va pas par quatre chemins : «C’est le cancer que tu as pris sous ton bras / Maintenant, tu es en cendres, cendres». C’est ce qui effrayait au départ leur maison de disques. Mais l’alliance parfaite de ce texte réaliste et de cette musique entraînante font le secret des Rita. Dire les choses les plus graves sur les airs les plus légers. Une spécialité. Nombre de clubbers ont aussi dansé en 1989 sur « Le Petit train », parfois sans savoir que les paroles évoquaient les trains de la mort amenant les juifs vers les camps de concentration. Le père de la chanteuse a été déporté.

Catherine Ringer, parolière, a trouvé un ton et une mise en scène des mots que cache parfois sa diction volontairement opaque et traînante sur certaines chansons. Elle est critiquée pour ce mélange de français, d’anglais et de néologismes énoncés sans clarté. Pourtant, la finesse de l’expression joue avec force jeux de mots tantôt sur l’humour, tantôt sur la noirceur et souvent sur l’ironie. Les Rita Mitsouko suivent la veine de la chanson réaliste dans la plus pure tradition d’Edith Piaf, mais avec des musiques jamais de circonstance. Le tout est combiné à la voix puissante, souple et passionnée d’une Catherine Ringer vocalisant à fond, parfois à l’excès.

Faire des airs rythmés est un credo des Rita. Fred Chichin est un orfèvre en la matière, sans pareil pour trouver «la» mélodie ou «la» rythmique, sans jamais tomber dans la facilité. Pour cet aventurier des notes, dans le son, tout est bon. Mais après le coup de génie du premier album, comme pour beaucoup, le plus dur est de confirmer. D’autant qu’ils évoluent dans un style à part. Pourtant, The No comprendo ira encore plus haut. Forts d’une grande notoriété publique et critique et d’une manne financière issue des ventes de Rita Mitsouko et de « Marcia Baïla », ils parviennent à travailler avec Tony Visconti, producteur de Marc Bolan et David Bowie (deux des idoles de Fred), mais aussi des Sparks, Thin Lizzy… C’est le chef-d’œuvre du duo, emmené par trois tubes très différents : « Les Histoires d’A », « Andy » et « C’est comme ça ».

Preuve que les Rita sont des caméléons de la chanson, jamais là où on les attend, excellents dans tous les registres. Pour la tournée mondiale qui doit suivre la sortie de l’album (Europe, Japon et même Etats-Unis après le succès élitiste d’Andy là-bas), Catherine et Fred décident de s’entourer d’un grand orchestre funk. Prince Charles Alexander, grand polyinstrumentiste de Boston, en prend la charge.

Troisième album, Marc et Robert. Grâce à leur producteur, toujours Visconti, les Rita enregistrent trois superbes titres avec un de leurs groupes mythiques, les Sparks : « Live in Las Vegas », « ingin’ in the shower » et « Hip kit ». De manière générale, le disque se tourne toujours plus vers le funk et la danse. D’ailleurs, deux morceaux sont mixés par Jesse Johnson du groupe Time de Minneapolis, proche de Prince. Puis ce sera le moment de quelques récréations. Recréation même, d’abord avec l’album Re. Pour échapper à la traditionnelle compilation qui attend un groupe fort de trois albums studio bourrés de tubes, les Rita confient certaines de leurs chansons à des DJ qui les remixent (Dee Nasty, William Orbit, Jesse Johnson, Tony Visconti…). S’ensuit une série de concerts à la Cigale avec un studio sur scène qui leur permet de se remixer eux-mêmes chaque soir. Le public est décontenancé. Mais avec eux, c’est l’énergie créatrice avant tout. Ils sortent aussi un album acoustique.

Seuls ou à deux, ils participent aussi à des bandes originales de films (avec leur amie Josiane Balasko pour Nuit d’ivresse, Ma Vie est un enfer, Un Grand cri d’amour, mais aussi Les Amants du Pont-Neuf, Sinon oui, Tatie Danielle…), sans compter les longs métrages qui reprennent leurs chansons. Ils collaborent à des œuvres caritatives. Catherine enregistre un duo avec Marc Lavoine, «Qu’est-ce que t’es belle», en 1988. La voici là où on ne l’attend pas, dans la variété, mais toujours mixée par Tony Visconti.

Entre temps, sortent plusieurs albums. En novembre 1993, Système D marque la fin de collaboration avec Tony Visconti, remplacé par Carmen Rizzo, issu du rap. Les divergences sur ce nouvel album sont trop fortes. Les Rita veulent garder la mainmise artistique. Ils auraient d’ailleurs refusé des collaborations avec Boy George ou INXS. En 2000, seulement sort Cool frénésie, titre à leur image et à celle de leurs chansons après sept ans sans produits studio. Une nouvelle fois, le résultat séduit tout le monde. Les Rita Mitsouko ou l’art de se renouveler dans un style totalement fou. En 2002, dans la continuité, paraît La Femme Trombone.

En 2005, le duo expérimente à nouveau en revisitant quelques classiques de Léo Ferré, Charles Trenet et Serge Gainsbourg avec l’Orchestre Lamoureux, et revient à son style bigarré pour la bonne surprise de Variéty, un album conçu en deux versions anglaise et française.

Le bonheur de revoir ce duo et couple n’est que fugace : Fred Chichin, atteint par un cancer diagnostiqué cet été là, s’effondre au matin du 28 novembre 2007 dans un hôpital parisien, quelques heures avant le retour des Rita à l’Olympia. Le discret guitariste repose au cimetière Montmartre depuis le 6/12/2007. Il ne fait alors plus de doute que l’aventure touche à son terme, laissant un fantastique héritage au rock français.

Source Music Story

1985 : Marcia Baïla

1986 : Andy

1986 : C’est Comme Ça

1987 : Les Histoires D’A

1989 : Le Petit Train

1991 : Les Amants

1993 : Y’a D’la Haine !

1996 : Riche (w/ Doc Gynéco)