Joy Division

Posted on 12/08/2011

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4 juin 1976. Le Anarchy in the UK Tour des Sex Pistols fait halte au Lesser Free Trade Hall de Manchester. Dans le public, trois jeunes hommes (Ian Curtis, d’un côté, Peter Hook et Bernard Sumner, deux amis d’école, de l’autre) assistent au concert et en ressortent impressionnés. Peu après, Hook (basse), Sumner (guitare) et Terry Mason (batterie) fondent un groupe. Répondant à une annonce, Ian Curtis est recruté en tant que chanteur. Cette première mouture se donne pour nom Stiff Kittens.

Début 1977, les Stiff Kittens évoluent dans un registre punk commun, peu personnel et très primaire. Cette première période est assez peu reluisante : le groupe donne des concerts qui vont du calamiteux (notamment leur performance en ouverture des Buzzcocks avec un batteur recruté deux jours auparavant) à l’anecdotique ; ils rencontrent l’indifférence et le sarcasme de la part des critiques rock ; leur expérience studio se solde par un échec (ils enregistrent cinq titres le 18 juillet 1977, qui ne seront jamais édités) ; enfin, le groupe change régulièrement de batteur (Mason, qui devient manager du groupe, laisse place à Tony Tabac, bientôt lui-même remplacé par Steve Brotherdale) et choisit de se renommer Warsaw.

Après le départ de Steve Brotherdale au mois d’août, Steve Morris intègre Warsaw. Le groupe est enfin dans sa configuration définitive. Jusqu’à la fin de l’année 1977, les quatre continuent à alterner heures de travail et répétitions, et songent de plus en plus à enregistrer un premier disque. Le 14 décembre, ils enregistrent quatre titres autoproduits, faisant l’objet du 45 tours « An Ideal For Living » édité en juin 78 à 5000 exemplaires. Le 31 décembre 1977, le quartet se rend à la soirée du nouvel an du Swinging Apple de Liverpool et fait sa dernière apparition sous le nom de Warsaw.

Le groupe se rebaptise alors Joy Division (en référence au livre de Karol Cetinsky, La maison des poupées, dans lequel la « division de la joie » est le nom de l’enceinte réservée à la prostitution forcée de jeunes femmes juives, « à disposition » des nazis dans les camps de concentration) et prend sa carrière de plus en plus au sérieux. De répétitions en concerts, le son du groupe s’est affiné, gagnant en originalité, et commence à attirer l’attention de personnalités locales : Rob Gretton, influent DJ de Manchester, qui devient le manager du groupe ; Tony Wilson, journaliste et producteur, futur fondateur du label Factory ; Derek Branwood, un responsable local de RCA. C’est grâce à lui que le groupe entre en studio, début mai 1978, pour y enregistrer ce qui doit être son premier album. Le producteur sera John Anderson, alors à la tête du label soul Gravepine Records. Depuis quelques mois, le groupe cherchait à sortir un album à tout prix ; c’est donc presque chose faite. Mais ce qui devait être leur premier album et aurait dû s’intituler Warsaw, ne sort finalement pas, en raison de désaccords contractuels et artistiques (Anderson ayant ajouté au mixage final du synthé sur certains morceaux, ce que refuse le groupe qui se revendique alors du punk, genre pour lequel les artifices synthétiques étaient malvenus). C’est surtout à la suite du recrutement, le 21 mai, de leur manager Rob Gretton que le groupe se ravise. Celui-ci calme leur ardeur à sortir un disque et « leur apporte tempérance et fermeté » (Fabien Ralon, Lumières et Ténèbres, éd. Camion Blanc).

Joy Division continue donc à alterner scène et travail de composition ; les mois de juillet et août sont consacrés à d’intensives répétitions. Au mois de septembre, Rob Gretton rachète les bandes de l’album mort-né. Le groupe a mûri artistiquement et décide de ne pas commercialiser le disque. Longtemps Warsaw circulera sous forme de bootleg. La plupart des titres qui le composent sont répartis dans les compilations Still (1980), et Substance (1992).

A l’automne, le groupe reprend les concerts et rencontre la reconnaissance du public et de la critique. Dans la foulée, Joy Division fait une première apparition à la télévision et joue « Shadowplay » sur la mythique Granada TV dans l’émission de Tony Wilson. Celui-ci, avec Rob Gretton venait de fonder la même année le label Factory Records, ainsi que le club du même nom, pour y promouvoir la scène locale, notamment les groupes qu’ils manageaient – respectivement Durutti Column et Joy Division.

Ils s’adjoignent également le producteur de génie Martin Hannett, qui avait déjà produit en janvier 1977 le premier 45 tours des Buzzcocks, « Spiral Scratch ».

En octobre 1978, le groupe commence à collaborer avec l’excentrique Hannett, qui fabriquera le son du groupe, lui donnant l’épaisseur et la consistance qui lui manquaient encore, et par extension influencera considérablement le son d’une kyrielle de groupes des années 80. Ils enregistrent deux titres (« Digital » et « Glass ») qui paraissent sur une compilation du label Factory, A Factory sample, en décembre, et contribuent à attirer l’attention.

Joy Division devient enfin tête d’affiche. Le public découvre alors leur musique, de plus en plus originale à mesure qu’elle s’éloigne du punk convenu des débuts, ainsi que leur étrange chanteur au magnétisme inquiétant, à l’attitude prostrée et aux mouvements frénétiques.

Les premiers mois de 1979 voient le groupe enchaîner intensément concerts, répétitions et enregistrements. Sollicités par John Peel, le DJ de Radio One, ils enregistrent quatre titres fin janvier ; et en février, une démo de quatre titres pour Martin Rushent (patron du label Genetic Records, filiale de la maison de disques WEA), qui les courtisait. L’idée d’album devient évidente et Rob Gretton déclare en mars 1979 : « Je veux faire cet album maintenant. Le son du groupe est en train de changer. Il est aujourd’hui totalement différent de ce qu’il était lorsque j’ai commencé à les manager. En ce moment, il change encore, évolue ». En avril 1979, Martin Hannett fait venir Joy Division au studio. 15 nouveaux titres datent de cette période, qui se conclut par l’enregistrement du premier album officiel, Unknown Pleasures.

Les quatre membres du groupe, à cette époque, sont toujours « amateurs ». Ils ne quittent leur travail que début septembre 1979, et se lancent alors dans une tournée continue. A partir d’octobre, ils jouent en première partie de la tournée des Buzzcocks, auxquels ils volent la vedette. C’est aussi la première – et dernière – excursion du groupe sur le continent (France, Belgique, RFA, Pays-Bas). Lors de cette tournée, sera enregistré l’album Les Bains Douches 18 December 1979, qui paraît en 2001 (le Live in Preston 28 February 1980, capté plus tard en Angleterre, sortira quant à lui en 1999). Sujet à l’épilepsie, depuis près d’un an, Ian Curtis connaît des crises de plus en plus régulières et violentes, forçant parfois le groupe à interrompre son set. Ian Curtis, pourtant, ne se ménage pas et poursuit la tournée malgré tout, sidérant le public à chaque apparition.

Dans la foulée, le groupe enregistre une seconde « Peel Session » de quatre titres le 26 novembre 1979, à Londres, sous la direction de Tony Wilson. Au terme de la tournée, fin janvier 1980, le groupe se lance dans l’écriture de nouveaux morceaux enregistrés en mars, et continue de donner des concerts jusqu’au 10 mai. Ce soir-là, Curtis s’effondre sur scène, victime d’une violente crise : sa santé n’a cessé de se dégrader durant ces derniers mois, mettant sa vie en danger et compromettant sa carrière artistique, qu’il avait si âprement travaillé à construire et en laquelle il croyait avec ferveur. Physiquement et moralement dévasté, Curtis se suicide une semaine plus tard, dans la nuit du 17 au 18 mai 1980. L’album Closer, qui paraît de façon posthume en juillet 80, fait l’objet d’un grand éloge critique et public, se classant à la 6ème place des charts. Il est précédé par le chant du cygne et futur classique « Love Will Tear Us Apart Again » (n°13).

Joy Division meurt donc avec son leader. Il laisse pour testament deux albums et quelques singles. Une œuvre puissante et tourmentée, infiniment influente. Avec ses morceaux de pop déglinguée, ses mélopées malades et plaintives, secoués de soubresauts de colère et d’angoisse, Joy Division a probablement été l’un des premiers groupes à évoquer aussi intensément un profond malaise existentiel. En ceci peut-être était-il précurseur aussi bien de la période noire de The Cure que de Nirvana, Alice In Chains. Les textes introspectifs et lucides, ainsi que le chant oppressé de Ian Curtis (personnel quoique fort inspiré par Jim Morrison et Iggy Pop) en font l’un des grands paroliers et chanteurs de l’histoire du rock.

A la suite de son suicide, les trois autres membres forment New Order (avec l’ajout de la compagne puis épouse de Morris, Gillian Gilbert, aux claviers), dont le premier album, Movement (1981), reste hanté par la figure de Curtis. Par la suite, le groupe évoluera vers une pop synthétique plus personnelle. Les publications posthumes de Joy Division sont relativement nombreuses : compilations d’inédits, de singles, concerts, etc.

Source Music Story

1979 : Transmission

1979 : Novelty

1980 : Atmosphere

1980 : Dead Souls

1980 : Komakino

1980 : Love Will Tear Us Apart

1980 : She’s Lost Control