Antoine

Posted on 09/10/2011

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Chant limité, tenue de scène proche de l’effondrement, inspiration impertinente, rejet des valeurs qui conduisent une génération de l’école à la faculté et de la faculté au bureau, références transatlantiques à des symboles qui ne parlent même pas comme nous (l’écrivain Jack Kerouac et, de toute évidence, Bob Dylan) : on voulut voir en Antoine l’annonciateur fleuri des évènements de Mai 68 avec ses célèbres « Elucubrations » de 1966. La suite de son parcours, nimbé d’individualisme, démontre surtout que le chemin est long de la gaudriole à la révolution. De novembre 1965 à 1974 : comme un p’tit coquelicot…

Papa travaille dans une entreprise de travaux publics, de ce qu’on appelle alors la France d’outre-mer : Pierre-Antoine Muraccioli est né à Tamatave (Madagascar), le 4 juin 1944. Sa famille s’installe bien vite à Saint-Pierre-et-Miquelon, puis rallie Marseille, repart vivre au Cameroun quatre années durant et finit par poser ses valises de nouveau en métropole (Grenoble, Annecy). Il est sans doute hâtif de voir là la genèse du goût d’Antoine pour les voyages, mais force est de constater qu’il grandit dans un contexte plutôt inhabituel qui, par ricochet, l’ouvre indubitablement au monde.

Elève brillant, il creuse la problématique de la thermodynamique sur les bancs de l’école d’ingénieurs de Centrale (Boris Vian en fut un glorieux aîné dans la carrière), mais, en 1964, visite dans des conditions précaires l’est des Etats-Unis : cette grande vadrouille aura un effet déterminant sur son parcours. En rupture de bancs de sa grande école, il enregistre son premier 45-tours (« Autoroute Européenne numéro 4 » et « La Guerre »), au mois de novembre 1965. Il s’y accompagne simplement d’une guitare acoustique et d’un harmonica. Après ce succès d’estime, c’est une déferlante qui s’empare du public français : le 16 janvier 1966, « Les Elucubrations d’Antoine » propulsent le jeune chanteur au rang de star en moins de temps qu’il n’en faut pour acheter un 45-tours. Son producteur Christian Fechner n’aime pas la chanson, mais il change bien vite d’avis (pour appréhender le goût très assuré du monsieur, rien ne vaut quelques petites comédies du cinéma français des années 70, dont il fut le producteur… Qui ne souvient pas d’un film tel que Les Charlots font l’Espagne ?). Car tout étonne – donc séduit – chez Antoine : pour beaucoup de gens, peu habitués aux mots de plus de quatre syllabes, le titre de la chanson reste énigmatique. Et voir apparaître dans les étranges lucarnes de la télévision un hurluberlu aux cheveux plus longs que ceux de n’importe quel groupe du Swingin’ London, en très féminine chemise à fleurs (l’homosexualité fut une suspicion très tôt retenue contre le chanteur), le cou ceint d’un inhabituel porte-harmonica, reste un choc psychologique et esthétique absolu. De plus, Antoine ne respecte rien : ni les bonnes moeurs (il faudrait mettre la pilule en vente dans les Monoprix, à une époque où l’on n’évoquait jamais publiquement les choses du sexe et dans la mesure où il faudra encore attendre une année avant que Lucien Neuwirth ne fasse promulguer la loi autorisant l’utilisation de la contraception orale) ; ni les institutions nationales (prônant la mise en cage au Cirque Médrano de rien moins que Johnny Hallyday). Pour parachever le tout, le chanteur est accompagné d’une bande d’individus louches et hirsutes, aussi efficaces que débraillés : les Problèmes prendront leur indépendance sous le nom de Charlots, avec le succès que l’on sait.

En mars 1966 (à la date supposée de ses examens), il occupe en vedette la scène de l’Olympia. Antoine ne connaîtra plus jamais un tel maelström triomphal, mais enregistre toutefois des disques de bonne facture : imposées par son producteur (« Votez pour moi ») ou inspirées par un esprit plus ironique que méchant (« Je dis ce que je pense, je vis comme je veux »), ses chansons installent durablement dans l’esprit du public son personnage comme celui d’un libertaire, grand Duduche et hédoniste. A preuve, son initiative de commercialiser un 45-tours en vinyle rouge : le client s’enthousiasme, ignorant que ce dérivé du pétrole est, de toutes façons, transparent à l’origine. De plus, le chanteur réserve quelques perles à l’amateur qui se donnera la peine de fouiller un peu, en nichant au cœur des faces B de ses disques des textes sensibles, sans prétention (« Pourquoi ces canons ? »), mais d’une belle finesse d’analyse sociologique. On peut parfois, sans déchoir, évoquer son homologue britannique, le chanteur Donovan, dont la carrière a débuté au même moment de l’autre côté de la Manche. Les choses vont vite pour Antoine, mais lui-même ne lambine pas : deux albums lui suffisent pour peaufiner l’appréhension qu’a le public de cet étrange individu, apparemment tiraillé entre une chanson aimablement contestatrice (« Je reprends la route demain », « Métamorphoses exceptionnelles », « Juste quelques flocons qui tombent »), et une approche bien plus conventionnelle du métier (« Je l’appelle Canelle »). On le voit partout, dans n’importe quelle émission de télévision où on veut bien l’inviter et dans les colonnes de n’importe quel magazine. C’est donc en pleine schizophrénie qu’il enregistre en italien deux énormes succès : « La Tramontane » et« Pietre » (cette dernière présentée au Festival de San Remo). En 1972, il participe au nouveau montage d’une pièce de l’entre-deux-guerres, Dédé (créée en 1921 par Maurice Chevalier dans le rôle-titre) et chantonne ainsi quelques immortels succès comme « Dans la vie faut pas s’en faire ». Puis Antoine finit de semer le trouble dans l’esprit de ses fans, en enregistrant « Je t’offre un verre » en compagnie de Georgette Riquita Plana, danseuse de music-hall, s’offrant au tout début des années 70 un sympathique come-back. L’auditeur attentif peut néanmoins dénicher dans « Ramenez-moi chez moi » les signes avant-coureurs de la frustration, de la nostalgie et de la désertion en proche devenir. La vie de tournée et la superficialité du monde de la chanson commencent à peser à Antoine. Il découvre alors la voile, par hasard, à bord d’un petit dériveur.

Afin de fêter dignement son trentième anniversaire, Antoine décide de cesser de jouer un jeu qui ne l’amuse désormais plus : il s’embarque en solitaire (tous les copains pressentis se sont désistés) à bord d’une goélette de quatorze mètres (le Om), pour un périple qui le mène, jusqu’en 1980, de la Guyane à l’Atlantique sud, de la Mauritanie au Brésil. C’est, justement, en 1980, qu’il enregistre une aimable pochade, adaptation d’une mélodie traditionnelle polynésienne : « La Motogodille » connaît un joli succès. En 1981, il effectue l’achat d’un sloop (voilier proche de la corvette française), dénommé Voyage, qui lui permet de sillonner Pacifique et Atlantique (Québec, Brésil, Polynésie, Antilles) jusqu’en 1988. Il profite d’une escale pour enregistrer (1987) la chanson écologiste « Touchez pas à la mer », qui achève de conforter son personnage de sympathique barbu, conscient des dérives de la planète. En 1989, il achète un catamaran, baptisé Banana Split (et dont la marraine n’est autre que Lio, bien évidemment) et poursuit ses périples, en bouclant un nouveau tour du monde. En 2002, après un périple de plusieurs mois aux Galapagos et à Tuamotu, il revient exercer à Paris son métier de chanteur à temps (très) partiel et se produit même sur une scène de la capitale, alors qu’on réédite un florilège de ses chansons écrites en mer. Antoine a désormais endossé la défroque d’éternel vacancier, qui vient monnayer en France métropolitaine ses souvenirs et impressions de voyage ou enregistrer quelques chansons d’alerte (« Le Monde est merveilleux », « Voleurs d’images »), durant les mois d’été, pour rallier des latitudes plus paradisiaques lorsque le climat devient plus rigoureux. Journaliste touristique (pour la chaîne Voyage), spécialiste gastronomique improvisé, documentariste et photographe (la série Îles…était une fois), un contrat publicitaire avec les opticiens ATOL lui assure en outre des revenus confortables et réguliers.

Source Music Story

1965 : La guerre

1966 : Les élucubrations d’Antoine

1966 : Votez pour moi

1966 : Je dis ce que je pense et je vis comme je veux

1967 : Je l’appelle Canelle

1967 : Pietre

1972 : Pop corn

1980 : La Motogodille

1987 : Touchez pas à la mer

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