Dick Rivers

Posted on 10/10/2011

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Pionnier du rock’n’roll français au sein des Chats Sauvages puis en solo, romancier anecdotique, conteur étonnant, homme de cinéma à éclipse et de théâtre par accident, chanteur émouvant, voix immédiatement identifiable, et authentique amoureux de la musique et de la culture américaines, Dick Rivers reste le personnage d’un personnage : une sorte de Lucien (héros du dessinateur Margerin) qu’on ne peut qu’à grand-peine imaginer sans santiags, ni banane et cheveux gominés. Il serait vain de tenter de lui expliquer que cet univers de scooters, de juke-boxes et de grands espaces est à jamais disparu, puisqu’il y évolue quotidiennement.

Bénéficiant d’un capital de sympathie inversement proportionnel à ses chiffres de ventes de disques, il a séduit des personnalités aussi diverses que Philippe Labro, Liane Foly, ou le guitariste Mick Taylor (Rolling Stones), ainsi que toute une génération de jeunes artistes francophones, manifestement fascinée par cette image d’Epinal ambulante. Droit dans les bottes de ses convictions, silhouette absolument pas épaissie et chevelure d’un noir corbeau, Dick Rivers cultive en effet depuis plus de quarante années la joyeuse névrose d’un cabotinage obstiné, qui fait assurément de lui l’un des personnages les plus attachants de la chanson française.

Tout, mais pas ça : on ne peut pas naître le 24 avril 1945 dans les Alpes-Maritimes (à Villefranche-sur-Mer, près de Nice, est-ce bien sérieux ?) et continuer à s’appeler Hervé Forneri. Mieux vaut emprunter le nom (Deke Rivers) du personnage incarné par Elvis Presley dans le film Loving You… On ne peut pas participer à l’introduction du rock’n’roll en France comme leader des Chats Sauvages, pour que cela dure plus de deux années (plus précisément, de 1961 à 1962). On ne peut pas brièvement apparaître dans La Candide Mme Duff (1999) de Jean-Pierre Mocky, pour ne pas transporter ses guêtres dans Le Furet, du même (2003) et ainsi donner la réplique à un Jacques Villeret à deux ans d’une hémorragie interne hépatique. On ne peut pas intégrer la pièce Les Paravents de Jean Genet, sans que l’on se dise que quelqu’un participant à une charge de l’armée ayant ulcéré les groupuscules d’extrême droite ne peut être complètement mauvais. On ne peut pas collaborer avec, au choix, Joseph d’Anvers, Benjamin Biolay, M, Mickaël Mickey 3D Furnon, Peter Kingsberry ou Matthieu Boogaerts, sans ne générer que sarcasmes et remarques acerbes. On ne peut avoir twisté un été durant et s’en être sorti, sans être digne de respect. On ne rêvait pas que cela soit même possible : Dick Rivers, si.

Lorsqu’on est un pionnier, c’est-à-dire lorsqu’on parvient, à grand renfort d’ingéniosité, à se procurer les disques de rock’n’roll distribués au compte-gouttes en France, à fondre à chaque écoute du« Heartbreak Hotel » du Roi Presley et à ne se souhaiter que pelotonné contre un juke-box, ivre de Coca-Cola, on développe assez rapidement la fibre militante et prosélyte. L’aventure de Dick Rivers au sein des Chats Sauvages (1961-1962) s’explique en effet par cette fascination pour une Amérique inventée et par le profond ennui qui assaille un jeune normalement constitué vivant sur la Côte d’Azur à cette époque-là. Après deux millions de disques vendus et presque autant de disputes, Dick quitte son groupe en pleine tournée, quelque part du côté de Nantes : nous sommes au mois d’août 1962.

A l’automne de la même année, « Baby John » (à forte coloration country) est le premier disque à être édité sous son nom (200 000 exemplaires vendus). Il est suivi très rapidement d’adaptations en français de tubes des Beatles. Le Père Noël de 1963 transporte dans son traîneau le premier vrai succès du jeune chanteur en solo, adaptation du « Blue Bayou » de Roy Orbison(sous étiquette « Tu n’es plus là »). C’est au printemps 1964 que sort le premier album de Dick Rivers, entraîné par « Rien que toi », nouveau succès. En 1965, nouvelle adaptation (« Go Now » des Moody Blues) et nouvelle grimpée du hit-parade de Salut Les Copains, à l’époque seul témoin des triomphes supposés. En novembre de la même année, il partage l’affiche de l’Olympia de Paris avec les Beach Boys. En 1966 naît son fils Pascal, qui, bien plus tard, tournera des clips pour le compte de papa. C’est en 1967 qu’il enregistre le mythique Dick Rivers Story dans les studios de Muscle Shoals (Alabama), en compagnie des meilleurs musiciens américains du moment. Il tente de négocier le trauma des évènements de mai 68 en faisant appel à Gérard Manset (album et comédie musicale bénéficiant de soixante-douze musiciens) : ce virage déconcerte les fans du canal historique. Une tournée canadienne conforte le chanteur dans l’idée que les Québécois sont de braves gens ; être spectateur d’un concert à l’International Hotel (1969) pour un come-back tout en cuir noir lui confirme qu’Elvis Presley est une star.

Après le passage à vide qui affecte l’ensemble de jeunes chanteurs mis sur le marché en quelques mois durant la période dite yéyé, sans considération d’une quelconque qualité artistique, Dick Rivers se réfugie, justement, dans ses racines, en enregistrant avec l’album Dick’n’Roll (1972), une sélection, en anglais dans le texte, de classiques du genre. Il se tourne ensuite vers quelques compositions originales proposées par un jeune artiste du nom d’Alain Baschung (qui avait encore un C à son nom). Répondant à l’appel du peuple (et de son label), le chanteur édite un second volet au pays de la nostalgie (The Rock Machine, 1974), et, la même année, un tube plaisant, malin, et bien troussé : « Maman n’aime pas ma musique » (Disque d’or). Il tourne ensuite au Canada, en compagnie du groupe Labyrinthe. En 1976, Dick Rivers découvre la Louisiane, la musique cajun et les haricots rouges. Il enregistre l’album Mississippi River, l’emballe d’une sympathique illustration de Morris, papa de Lucky Luke, et passe à la caisse d’un nouveau hit (« Faire Un Pont »).

Les années 80 s’avèrent moins rayonnantes pour le chanteur : les albums s’enchaînent, plus confidentiels, de même que les chansons (« Cinderella », « Les Yeux d’une femme »), voire carrément ésotériques (le concept-disque Linda Lu Baker, où l’on relève la participation du Golden Gate Quartet). Seul l’hommage à sa ville natale (« Nice, Baie Des Anges », en 1984), parvient à s’extraire de ce contexte morose. Alors, l’homme diversifie sa palette, endossant la défroque d’animateur de radio pour le compte de la station RMC, initiant une modeste carrière de romancier (Complot à Memphis, 1989) ou jetant un coup d’œil dans le rétroviseur, en rédigeant ses mémoires (Hamburger, Pan-Bagnat, Rock’n’Roll, etc…).

C’est avec Francis Cabrel qu’il partage fin 1990 un Rock and Roll Show réservé aux standards du rock en version originale. L’année suivante, il s’envole pour Austin (Texas), et concocte un hommage – enregistré en deux langues – à Buddy Holly (Holly Days in Austin). En 1993, et dans l’élan d’une compilation disque de platine, Dick Rivers triomphe au Québec (après vingt années de hiatus). Editée en France, une compilation de même acabit (au titre plein d’humour de Very Dick) devient Disque d’or. En 1994, est édité le premier album en public du chanteur (après trente et une années de carrière)… mais il est primitivement réservé au marché québécois. 1995 célèbre un nouveau périple à Austin, pour l’enregistrement de l’album Plein Soleil. Puis le Niçois se produit à Bobino, sur la scène des Francofolies de La Rochelle (en compagnie de Johnny Hallyday) et fête ses trente-cinq ans de carrière à… Disneyland. Décembre 1996 voit enfin l’édition d’un double album live (Authendick, sic) en souvenir des prestations de Bobino. Puis, un nouveau séjour texan permet l’enregistrement de Vivre Comme Ça (1998), en collaboration avec l’éternel copain Patrick Coutin et la participation du compositeur et chanteur David McNeil. On y relève « La Trahison des mots », single fustigeant le show-business et son ambiance délétère. La décennie s’achève par une importante série de concerts à travers l’Hexagone et les premiers pas de Dick sur un plateau de cinéma (La Candide madame Duff, de Jean-Pierre Mocky).

C’est en 2001 que Dick Rivers publie son deuxième roman (Texas Blues), puis qu’il réactive un charter pour Austin, ce afin de célébrer dignement ses quarante années de carrière, grâce à l’enregistrement de l’album Amoureux de Vous. L’écriture, radio cette fois, l’incite en 2002 à assurer une rubrique quotidienne sur l’histoire du rock pour le réseau France Bleu. C’est enfin le Dicktionnaire EncyclopéDick qui célèbre, à grands renforts de photos, une discographie détaillée de plus de six cents chansons. En 2003, le chanteur retrouve Jean-Pierre Mocky (ainsi que Jacques Villeret et Michel Serrault) pour le tournage du film Le Furet. Il prête ensuite sa voix au tigre Shere Kahn du Livre de la jungle 2 des studios Disney, collabore au projet Autour du Blues initié par Jean-Jacques Goldman et Francis Cabrel, puis voit un nouveau best-of (Autorivers), agrémenté des désormais usuels titres inédits (composés par Axel Bauer), édité à la fin de l’année.

En 2004, le petit monde du théâtre découvre Dick Rivers comédien au Théâtre National de Chaillot, qui plus est dans la pièce – violemment antifasciste – Les Paravents de Genet. L’année suivante, il grimpe les marches du Festival de Cannes avec l’équipe de Star Wars : épisode III – La Revanche des Sith, de George Lucas (qui partage alors la vie de Natala, fille adoptive de Dick). Le chanteur offre de plus sa voix au grand singe Zugor (sic, encore) du dessin animé Tarzan 2 (produit Disney). En 2006 est édité le sobrement intitulé Dick Rivers (trentième album de sa carrière, nourri de chansons composées pour l’occasion par Francis Cabrel, Mickey 3D, -M-, Axel Bauer ou Benjamin Biolay). Le chanteur est alors âgé de soixante ans. Il profite de cet anniversaire pour tourner un téléfilm (Mon amour de fantôme, en compagnie d’Amanda Lear, diffusé sur M6), éditer Rock’n’Roll (autobiographie), être célébré, au cours de la Fête à Dick par les Francofolies de La Rochelle et, de nouveau, prêter sa voix, cette fois-ci à Arthur et les Minimoys de Luc Besson. En 2007, il fait feu de tout concert, se produisant aux cotés des Wampas ou de Mickey 3D, puis dans un quintet de rêve, réunissant Wanda Jackson, Tina TurnerEddy Mitchell, et… Little Richard, ou assumant une nouvelle – et triomphale – tournée au Québec. C’est en 2008 que sort L’Homme Sans Âge, album-concept réalisé par Joseph d’Anvers, dont la sortie est appuyée par une nouvelle série de concerts… canadiens.

Source Music Story

1962 : Baby John

1963 : Tu n’es plus là

1964 : Rien que toi

1965 : Va t’en va t’en

1967 : Viens me faire oublier

1974 : Maman n’aime pas ma musique

1982 : Cinderella

1983 : Les yeux d’une femme

1984 : Nice Baie des Anges

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